Lundi 5 mai 2008 1 05 /05 /Mai /2008 16:59

 


Chagall "Le violoniste"


LE PETIT JUIF ERRANT

OU LA FUITE EN EGYPTE 



Déjà juif si petit

Un petit juif en Egypte, déjà errant

Cependant, lui, reviendra au pays

Pour y être fixé définitivement

 

Alors il n'apprendra pas le violon

Car pour un juif errant

Le violon c'est épatant

C'est un fidèle compagnon

C'est petit, ce n'est pas encombrant

On peut l'amener partout

On peut en jouer n'importe où

Même sur un toit

Même dans le ciel

Même chez les rois

Même dans les ruelles

Tout dépend de l'artiste

Et quand fatigué d'errer

L'artiste devient triste

Il le fait sangloter

Tout contre soi

Planté dans sa chair

Amer

Il peut même verser une larme dessus

Le violon, lui, comprendra

Il ne se fâchera pas

Emu

Il jouera encore mieux

 

Exilé en Egypte, un juif errant encore petit

Aurait pu apprendre à faire chanter un violon

Mais de retour au pays, il ne parlera que des cieux

Ne jouant pas au violon, il jouera au Messie

Et on finira par n'entendre que sa partition

Sur la terre comme au ciel

Surtout sur la terre

Car dans le ciel personne n'est là pour écouter


Paul Obraska

Par Obraska - Publié dans : MECREANCES - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 2 mai 2008 5 02 /05 /Mai /2008 12:05



Paul Cezanne "Jeune homme avec un crâne"


CRÂNE

 

Sur la table trône une boîte crânienne.

La jeunesse est le temps tourmenté

Où un crâne sert de presse-papiers

Pour penser à la mort encore lointaine.

 

Un crâne dénudé - funeste miroir -

N'orne pas la table des vieillards

Hantés par leur mort prochaine.

 

Boîte nettoyée par la putréfaction,

Elle avait jadis contenu une cervelle :

Entrelacs serrés de fils à profusion,

Parcourus de bouffées d'étincelles,

Distillant entre eux des sucs subtils,

Pour crisper le corps et accoucher la pensée.

 

Coquille vidée, devenue inutile,

L'air s'est installé par les trous désertés

A la place d'un savoir patiemment acquis,

D'émotions, de désirs, d'images gravées,

D'un monde imaginaire et de regrets aussi.

 

Devant le reste dérobé d'un anonyme trépas,

Ton jeune cerveau rêve dans sa boîte crânienne,

La mort te fascine mais les questions sont vaines :

Personne n'y répondra.


Paul Obraska

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 16:37


LES ENFANTS RÊVENT-ILS ENCORE ?

Devant des boîtes de conserve en fer

Rêvent-ils d'une imprenable forteresse ?

De hautes tours découpées sur un ciel lunaire

Où sont prisonniers un roi et une princesse

Qu'ils délivreront des hordes guerrières

 

Inventent-ils des monstres inconnus ?

Pour se prouver qu'ils n'ont pas peur

Les monstres seront bien sûr vaincus

Par l'enfant intrépide devenu gladiateur

 

Rêvent-ils devant un long bout de bois ?

Que par magie ils transformeront en galère

Lancée à la poursuite des méchants aux abois

Qui seront capturés par les enfants corsaires

 

Leurs rêves sont-ils déjà préfabriqués ?

Par le prêt-à-rêver des adultes commerçants

Par les boîtes électroniques d'images animées

Devant les lutins tout faits virevoltant sur l'écran

Devant des monstres de plastique déjà imaginés

Par des aventures que d'autres ont inventées

Les mêmes pour les enfants du monde entier

 

Enfin pour les enfants de ceux qui peuvent payer

Partout les boîtes de rêves industriels s'achètent

Pour gaver des enfants capables de tout imaginer

Eux qui ont des rêves plein la tête

Des rêves à eux qui restent coincés

Par des machines sans vie

Alors laissons-les rêver

Ces petits

En liberté


Paul Obraska

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 11:57

Egon Schiele "La famille"

L'ESPRIT DE FAMILLE

 

Il y a des parents qui aiment leurs enfants

Et des enfants qui aiment leurs parents

Et ceux qui disent qu'il faut s'en méfier

Que tout ça c'est bien bon

Mais qu'il y a sûrement un secret caché

 

Il y a des enfants qui reprochent aux parents

D'être ce qu'ils sont

Il y a des parents qui reprochent aux enfants

D'être ce qu'ils sont

Ça marche de toutes les façons

 

Il y a aussi des orphelins

Avec des problèmes en plus

Et des problèmes en moins

 

Il y a des adultes qui restent enfants

A condition d'avoir encore des parents

Ou une femme pour veiller sur eux

 

Il y a des enfants qui ne seront jamais grands

Ils n'ont pas eu le temps de grandir

Et les parents qui perdent l'enfant qu'ils aiment

Ne seront jamais plus les mêmes

Et ne cesseront jamais de souffrir

 

Il y a des parents qui sont petits

Et qui se vengent sur leurs petits d'être petits

Pour prouver qu'ils sont grands

 

Il y a des enfants qui ne seront jamais enfants

Car il y a des adultes qui pour s'enrichir ou jouir

Mettent un adulte dans la peau d'un enfant

Un enfant c'est si petit pourtant

Un adulte c'est grand ça ne devrait pas tenir

Alors quand il est de force dedans

Ils s'en servent salement

 

Et puis il y a les enfants qui tuent des parents

Pour se protéger ou se droguer

Ou faire les malins ou parce qu'ils sont fous

Et des parents qui tuent leurs enfants

Pour s'en débarrasser dans un trou

Ou dans un étang

Ou les congeler

On ne sait jamais

Ça peut servir



Paul Obraska

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 19:29

Vers - 980
David qui n'avait jamais fauté
Lança en hâte
La première pierre sur le front avancé
De Goliath

- 212
Alors qu'Archimède prenait son bain de siège
Charlotte Corday par erreur l'assassina
En poussant le poignard de haut en bas
Pendant que le savant pris au piège
Criait de bas en haut : eurêka !

450
Le cheval enfin débarrassé de son cavalier
Sur le champ de bataille cherchait à brouter
Mais Attila le roi des Huns était passé par-là
Et l'herbe ne repoussait pas

778
Roland serré dans son col de Roncevaux
Ne pouvait pas souffler dans l'olifant
Et appeler à la rescousse son tonton
Pour décrocher de ses basques les Vascons

1252
Pendant l'inquisition
Le pape qui autorisa la question
Avait pour nom Innocent
Goebbels n'aurait pas fait mieux en son temps

1637
La nuit Descartes à la fenêtre
Refusait de se coucher
Pour ne pas cesser de penser
Afin de ne pas disparaître

1658
On a surpris Pascal
Qui sans quitter son Port-Royal
Prenait clandestinement des paris
Mais parier sur Dieu comme sur un cheval
Priva les parieurs du Paradis

1815
Le général sans armée et sans cheval
La main dans son gilet pare-balles
Paraissait plus petit et moins malin
Mais en vie dans son île au lointain

2007
Aujourd'hui
Un orage a éclaté sur Paris
C'est fou ce que le tonnerre fait de bruit
Et on se sent petit petit petit petit si petit


Paul Obraska

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 18:34

 

 

Francisco Goya "Autoportrait avec le Dr Arrieta"


Le paradoxe du pouvoir médical. Si le médecin n'avait pas de pouvoir, on se demande pourquoi on irait le consulter. Le pouvoir du médecin est redouté, critiqué,  honni mais nécessaire et recherché. Ne pas l'exercer constitue une faute professionnelle, à la limite condamnable : c'est la paradoxe du pouvoir médical.

Sur la société la médecine exerce une dictature. Comme toute dictature, elle est basée sur la terreur, celle de la maladie et de la mort. Comme toutes les dictatures, elle prétend s'exercer pour le bonheur de la population et trace les limites du bien et du mal

 

Il est mal de fumer. C'est en tous cas s'exposer aux multiples façons de mourir par le tabac. Longtemps symbole de virilité, il peut conduire à l'impuissance en rétrécissant les artères. Devenu symbole d'indépendance et d'égalité chez la femme, il lui permet d'avoir des cancers de l'homme qu'elle n'avait que rarement auparavant et de succomber plus tôt, comme lui, aux maladies cardio-vasculaires. « Juste après le coït on entend rire le diable » (Schopenhauer). C'est sûrement parce que c'est le moment où l'on fume une cigarette.

                                                                                

Il est mal d'être gros. L'épidémie d'obésité des pays développés est à la limite indécente mais contrebalance la perte de poids des dénutris  des pays pauvres, permettant ainsi la stabilité pondérale de la biosphère. La calorie, unité de quantité de chaleur et de valeur énergétique des aliments, est omniprésente dans les conversations des dîners en ville où les convives transmutent simultanément la chaleur en poids et l'énergie en masse. L'amaigrissement est l'objectif déclaré d'une industrie alimentaire pléthorique qui fait de la prévention et de la santé ses arguments publicitaires principaux. A cet égard, les idées médicales ont un impact économique pour lequel les médecins devraient réclamer des droits d'auteurs.

Mais rien n'est simple : si le surpoids favorise les maladies cardiovasculaires, en cas d'accident cardiaque l'évolution semble plus favorable chez les gros que chez les maigres.

                                                                              

Il est mal de manger ceci ou cela. On s'alimentait pour vivre en y prenant si possible du plaisir. La médecine a heureusement modifié les choses : on mange pour ne pas être malade, suivre l'ANR (apport nutritionnel recommandé)   et devenir assez vieux pour ne plus avoir de dents pour manger « car l'important n'est plus de vivre pleinement le temps qui nous est alloué mais de tenir le plus tard possible : à la notion d'étapes de la vie succède celle de longévité » (Pascal Bruckner)[1]. « Alicament » est une trouvaille néologique qui sert à vendre un aliment auquel le fabriquant attribue des vertus thérapeutiques.

                                                                              

Il est mal d'être sédentaire. Pourtant «  Les exercices corporels, eux, ne servent pas à grand chose »  (St Paul)[2]. C'était également l'avis bien connu de Churchill qui attribuait sa longévité à son mépris du sport :« never sport ». A notre époque le sport a cependant bonne presse, surtout pour les articulations qui s'usent et les disques qui s'écrasent. Bouger, certes, mais pourquoi s'épuiser ?

 

Pour votre bien soyez inquiet. Le mode de vie conseillé par les médecins s'applique à toute la population, ceux qui ne rentrent pas dans le cadre vertueux  sont marginalisés et montrés du doigt. S'éloigner de la moyenne statistique devient un péché mortel. Et en plus, les médecins ont raison !

Toute la population est soumise par tous les moyens : ondes, télévision, journaux, à des messages l'informant de toutes les maladies dont elle peut être atteinte. Diffusion insidieuse, permanente de notre fragilité. Il est confirmé à celui ou celle encore en bonne santé que cette état n'est que transitoire et qu'il n'est pas raisonnable de jouir de cette félicité. Les gens qui se sentaient bien finissent par se sentir mal à l'annonce qu'ils ont tel ou tel risque d'avoir telle ou telle maladie et ceci de façon répétée. Crainte diffuse et diffusée que les annonceurs utilisent pour recueillir des fonds. Mais obtenir de l'argent sous la menace n'est-ce pas du chantage ?




Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora

[1] L'Euphorie perpétuelle, éd Grasset et Fasquelle, 2000

[2] 1ère épître à Timothée 4/8

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Dimanche 27 avril 2008 7 27 /04 /Avr /2008 10:16

 




MERVEILLES

 

Bulles de savon transparentes

Globes aux lumières d'arc-en-ciel

Danse d'essaims d'une grâce lente

Soufflés en un fugace carrousel

 

Kaléidoscope aux mille merveilles

Créations tournantes du hasard

Figures à géométrie sans pareille

Art de l'instant évanoui au regard

 

Cerf-volant flottant haut dans le vent

Carcasse multicolore avide de liberté

Retenue par la main ferme de l'enfant

Riant au ciel, fier de son autorité

 

Barbe à papa au toucher de laine

Blancheur fondante dans la bouche

Brandie comme un sceptre de reine

Pour que personne ne la touche

 

Barbe à papa...Barbe à papa...

Papa...Ai-je appelé quelqu'un par ce nom ?

Rappelle-toi...Voyons...

Je ne m'en souviens pas.

 

 Paul Obraska


LES ENFANTS RÊVENT-ILS ENCORE ?

 

Devant des boîtes de conserve en fer

Rêvent-ils d'une imprenable forteresse ?

Les hautes tours découpées sur un ciel lunaire

Où sont prisonniers un roi et une princesse

Qu'ils délivreront des hordes guerrières

 

Inventent-ils des monstres inconnus ?

Pour se prouver qu'ils n'ont pas peur

Les monstres seront bien sûr vaincus

Par l'enfant intrépide devenu gladiateur

 

Rêvent-ils devant un long bout de bois ?

Que par magie ils transformeront en galère

Lancée à la poursuite des méchants aux abois

Qui seront capturés par les enfants corsaires

 

Leurs rêves sont-ils déjà préfabriqués ?

Par le prêt-à-rêver des adultes commerçants

Par les boîtes électroniques d'images animées

Devant les lutins tout faits virevoltant sur l'écran

Devant des monstres de plastique déjà imaginés

Par des aventures que d'autres ont inventées

Les mêmes pour les enfants du monde entier

 

Enfin pour les enfants de ceux qui peuvent payer

Partout les boîtes de rêves industriels s'achètent

Pour gaver des enfants capables de tout imaginer

Eux qui ont des rêves pleins la tête

Des rêves à eux qui restent coincés

Par des machines sans vie

Alors laissons-les rêver

Ces petits

En liberté


Paul Obraska


 


Edouard Vuillard "Deux écoliers, jardins publics"



RENTREE

 

Etre l'enfant à la rentrée de l'école

Neige quadrillée des feuilles de cahier

Pouvoir nihiliste des gommes molles

Odeur du papier que personne n'a feuilleté

 

Pages vierges prêtes pour la défloration

Billes à encre, avortons des plumes d'antan

Savoir enfermé dans les coffres de carton

Boîtes à surprises à défaire lentement

 

Crayons neufs à tailler rondement

Petits outils pour apprentis savants

Sacs de savoir à porter sur le dos

Plus on est petit plus on les veut gros

 

Le passé s'efface pour tout recommencer

Promesse de prouesses à venir

Tout est possible, tout est immaculé

 

Les amitiés perdues sont des souvenirs

Les amitiés futures sont à conquérir

Douce anxiété de la nouvelle année


Paul Obraska
 

 

 

 

JEU DE TÊTES

 

Dans la clarté incertaine du crépuscule

Leur tête aussi ronde que le ballon

Un sextuor de petits funambules

Jouent leur partie sur le gazon

 

Dans l'aquarium vert

Six petits poissons colorés

Sous les trous de lumière

S'amusent à se heurter

 

Dans l'herbe féconde

Une poignée de fleurs éparpillées

 Tiges grimpantes à têtes rondes

Plantes sauvages, fraîchement nées

 

De loin je vis avec eux

Les rires et les cris

Leur passion du jeu

Leurs courses sans répit

 

Et dans le miroir

L'enfant que je suis

S'étonne d'y voir

Une tête blanchie


Paul Obraska

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Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /Avr /2008 09:31


Albrecht Dürer 1498 et 1526 






LA VIERGE ET L'ENFANT

 

Pour faire un tableau de la vierge et l'enfant

Il est simple de prendre une belle jeune femme

Même si elle n'est pas vierge depuis longtemps

L'important est que son visage exprime son âme

 

Le plus difficile à trouver est le modèle de l'enfant  

Il doit être sérieux, laid et un peu hydrocéphale

Avec le visage pénétré d'un adulte pensant

Et s'il est circoncis ce n'est pas plus mal

 

Vous voyez qu'un tableau de la vierge et l'enfant

N'est pas si simple à faire même avec du talent

Comment trouver un petit enfant qui convienne ?

 

 

Les bambins ne sont guère tristes et sont plutôt beaux

Les hydrocéphales sont soignés dans les hôpitaux

 Hélas ! On ne peut plus peindre à l'ancienne


Paul Obraska

 

 

 

Nicolas Poussin "La Sainte Famille"


PHOTO DE FAMILLE

 

Retouchée par Poussin,

C'est une très vieille photo,

Passant de mains en mains,

De père en fils, depuis l'an zéro.

 

L'artiste n'a pu empêcher les angelots

De figurer nus sur le portrait de famille

Et de jouer, facétieux, avec la charmille.

 

On ignore jusqu'à ce jour les liens de parenté

De la femme accroupie et de celle debout,

Comme du petit rouquin, peut-être jaloux

Du divin bambin qu'on lui a préféré.

 

La mère est fière de son dernier-né.

La rumeur dit que c'est son premier

Et qu'elle n'a pas perdu sa virginité.

 

Un voyant venu des cieux du nom de Gabriel

A prédit à son enfant un destin exceptionnel.

A le voir sur sa mère, il a déjà trouvé sa voie

En écartant ses petits bras en croix.

 

Le mari fait bonne figure, bien que marri,

Cocu magnifique, il a trouvé son destin,

Complaisant, il accepte le fait accompli.

 

A son épouse, il ne s'est jamais plaint

De cette grossesse involontaire.

Même s'il n'y est pour rien,

On peut compter sur lui :

 

Il sera un bon père

Pour cet enfant naturel,

Procréation assistée du ciel.



Paul Obraska

Par Obraska - Publié dans : MECREANCES - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 23 avril 2008 3 23 /04 /Avr /2008 16:47


 



CORPS

 

Les corps étalent leur blancheur de ver

Soumises aux caresses cosmétiques

Les peaux rissolent dans l'huile solaire

Enveloppes fragiles du monde organique

 

Les mécaniques molles prennent l'air

Articulations à lacets, muscles à ficelles

Nappes de graisse et globes de chair

Habits provisoires des os éternels

 

Viscères suspendus dans le noir

Intestin sonore s'enroulant en crotale

Cavités aux pleurs sécrétoires

Ballons pulmonaires, récipient vésical

 

Batterie du cœur au rythme du temps

Plomberie vibrante des vaisseaux

Artères en tuyaux, veines en serpents

Le sang prisonnier joue au cerceau

 

Le cerveau dans sa boite de conserve fine

Les nerfs, cordes de guitares électriques

Et les dealers de drogues endocrines

Mènent la danse sur leur rythmique

 

A l'affût de l'air et de la becquée

La vie goulue dépend des orifices

Nous naissons d'orifices convoités

Par eux passent nos délices

 

D'un corps aux mille bricolages

Surgit l'improbable pensée

De la laideur de sombres marécages

Surgit l'improbable beauté

 

Des synapses en folie naît la cruauté

L'intérieur sanglant attire la barbarie

Jouissance du métal dans les corps déchirés

Tant de miracles anéantis

 

Corps vaniteux, édifice mollasse

Ta fragilité nue est inouïe

Ni griffes, ni cornes, ni carapace

Mais rien ne résiste à tes appétits


Paul Obraska 

Par Obraska - Publié dans : DANS MA VILLE - Communauté : Poésie
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Mercredi 23 avril 2008 3 23 /04 /Avr /2008 16:04

 

Adriaen Brouwer "Potion amère"

La maladie hors la loi

 

Le droit à la santé met la maladie hors la loi. C'est une idée séduisante. De plus, elle est très flatteuse pour les médecins chargés de faire respecter ce droit et que l'on estime ainsi capables de rétablir la santé. Capacité ou obligation ?

Bien entendu, le droit à la santé est une idée farfelue. La santé ou l'absence de maladie déclarée est un souhait en dehors de toute législation ou de toute volonté politique. Cette expression souvent utilisée à tort évoque le droit aux soins qui, lui, est à la portée de la société.

 

Comment définir la santé ?

D'innombrables auteurs ont tenté de le faire. Malgré notre pratique, nous n'aurons pas la prétention d'esquisser l'ombre d'une définition. Avec la médicalisation de la société, le constat de Jules Romains dans Knock prend de la consistance : « La santé n'est qu'un mot, qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part, je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses à évolution plus ou moins rapide ». Supprimer le problème est la façon la plus radicale d'en trouver la solution. Est-ce si absurde ? L'importance que l'on donne à la prévention fait de tout un chacun un malade potentiel, puisqu'on va jusqu'à donner un traitement à des gens qui ne se plaignent de rien pour conserver leur « capital santé ». Le « silence des organes » ne vous dispense plus des médecins.

 

Les médecins médicalisent la société.

Si des médecins résistent, les sociétés savantes leur rappellent leur devoir. Il faut aussi admettre que la société réclame cette médicalisation et c'est pour les politiques la seule façon de paraître efficaces sans être critiqués.

Le monde est devenu une vaste clinique où l'on se massacre allègrement en limitant les apports de cholestérol lorsqu'on a la chance d'en disposer.

 

La médicalisation dans ses œuvres

La médicalisation la plus directe et la moins contestable est la vaccination : espérer provoquer chez un sujet sain une petite maladie pour lui en éviter éventuellement une grande.

La plus dogmatique est de faire cadrer une situation atypique avec les normes médicales. C'est ainsi que les femmes inuits accouchent vite et en sont fières. Le gouvernement canadien, dans les années 1980 et avec les meilleures intentions,  les fit transporter par avion dans le sud où l'intervention médicale imposée consistait le plus souvent à ralentir le déroulement de l'accouchement, considéré comme anormalement rapide.

La plus maligne est de transformer en maladie un état naturel comme la soi-disant andropause. Avec l'âge l'activité sexuelle de l'homme diminue et le taux de testostérone diminue progressivement. Ce qu'on appelle l'andropause peut correspondre à un déficit hormonal, mais il n'y a aucun phénomène physiologique équivalent à la ménopause : les testicules ne s'arrêtent jamais de sécréter et l'andropause n'existe pas. Le choix de ce mot, par  analogie , n'est pas exempt d'arrière-pensées : créer une fausse maladie pour susciter un faux besoin et faire de vrais bénéfices.

La plus lucrative est de faire prendre en comprimés ce qui se trouve habituellement dans votre assiette ou facile à se procurer à l'état naturel. Les organisations internationales avaient incité les mères jamaïcaines à se déplacer, parfois loin, avec leur enfant atteint de diarrhée pour se procurer des sels de réhydratation orale. Ce pseudo médicament, importé de Suisse, ne contenait en fait que du sel et du sucre et le sucre est la principale ressource de la Jamaïque.

La plus glamour est de mettre son art de guérir et son talent chirurgical au service de l'imperfection physique.

La plus sociale est de transformer un problème collectif en maladie individuelle comme les conséquences du stress professionnel.

La plus démagogique est de considérer une inégalité comme pathologique, tel l'échec scolaire.

La plus intime est celle de la procréation, prise en charge en France par la collectivité et avec l'exigence probable dans l'avenir du bébé parfait.

La plus astucieuse est de modifier les critères qui séparent l'individu considéré comme sain de celui considéré comme malade ou risquant de l'être. Ils changent régulièrement et toujours dans le sens de la médicalisation. En abaissant les normes, le nombre de malades augmente d'un coup et du jour au lendemain. Les médecins vont plus loin et  suppriment les normes pour traiter des patients lorsqu'ils les estiment menacés, en considérant que « plus c'est bas, mieux c'est »[1]

La plus obsédante est celle qui modifie le choix alimentaire et le mode de vie en culpabilisant les réfractaires. Avec les meilleures intentions et les meilleures justifications.

La plus insolite est de donner un traitement pour une maladie qui  n'existe pas encore, mais a une certaine probabilité d'apparaître dans l'avenir chez une personne qui ne se plaint de rien dans le présent. Démarche qui met le médecin dans une curieuse position : il peut par son intervention rendre malade une personne en bonne santé apparente en traitant les facteurs prédisposant à une maladie virtuelle, mais dont l'apparition dans le futur est incertaine. La maladie n'est pas une fatalité ; on peut mourir avant.

La plus systématique est de donner à toute la population ayant dépassé un certain âge une association de médicaments (la « polypill »)[2] dont l'efficacité relative a été prouvée dans la prévention de certaines maladies. Une vaccination pharmacologique en quelque sorte, mais à prendre chaque jour et dont l'effet est incertain sauf pour ce qui concerne le prix à payer.

La plus perverse est de prévoir l'apparition possible d'une maladie par des tests génétiques, et dont l'annonce à l'intéressé risque fort de le rendre  malade d'emblée. Prédire pour prévenir  ou terroriser en prévenant. « Le programme génétique remplace le fatalisme calviniste du salut par la grâce » (Ptr Skrabanek).

 

On peut se demander si le « droit à la santé » ne va pas finir pas nous rendre malades



[1] C'est en particulier vrai pour les chiffres de la tension artérielle et du taux de cholestérol sanguin

[2] Proposition faite en 2003 pour les affections cardio-vasculaires. L'âge retenu étant de 55 ans

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